13 février 1916: Zeppelin sur Rouen


Alerte au zeppelin!

Les zeppelins ont créé de belles frayeurs, justifiées ou non, lors de la première guerre mondiales. Il faut dire qu'ils faisaient des missions de bombardement qui faisaient des victimes civiles, et attaquaient aussi la nuit. Aussi, ce qui pouvait ressembler à un projecteur était facilement pris pour celui d'un zeppelin. En témoigne l'inquiétude des Rouennais le soir du 13 février 1916, si l'on en croit ce qu'écrit Camille Flammarion, dans le Bulletin de la Société Astronomique de France, de mars 1916:

bouton carte
(fig. 31)
    Comme j'avais publié dans le New York Herald la carte ci-dessous (fig. 31)
sur laquelle j'avais marqué par des chiffres, de l'ouest à l'est, les positions des planètes visibles dans notre beau ciel d'hiver si magnifiquement constellé, j'ai reçu la lettre suivante:

    Nous sommes ici, à Rouen, trois lecteurs assidus du New York Herald. et, en même temps, membres de la Société Astronomique de France, qui nous rencontrons presque tous les jours à la place Boieldieu et qui aimons à causer astronomie. Or, tout à l'heure, en regardant votre carte céleste, nous avons vu immédiatement que vos numéros 1 et 2, au bord de la carte, à l'ouest, représentant Vénus et Jupiter, qui se sont rencontrés dans le ciel pendant la nuit du 13 au 14, représentent aussi, à n'en pouvoir douter, les lueurs du zeppelin qui ont mis en alerte notre bonne ville de Rouen samedi soir.
    En effet, le bruit a couru ici que cet appareil aérien avait été vu arrivant du Havre, brillant au sud-ouest, sans que l'on pût distinguer sa forme ni entendre son moteur. Les yeux suivaient cette double lumière planant au-dessus de l'horizon: deux feux, avant et arrière, et disparaissant à 20 heures un quart dans la brume du couchant, sans avoir causé aucun dégât ni lancé une seule bombe.

    Le plus curieux de l'histoire, c'est qu'à Rouen, l'alerte a été complète: dès que les « feux ennemis » ont été signalés, un coup de canon a été tiré comme avertissement; les pompiers ont parcouru les rues en sonnant le « Garde à vous ! » et une heure plus tard, la « Berloque ». Tout danger était conjuré: Vénus et Jupiter venaient de se coucher pour les yeux rouennais!

Grace au logiciel Stellarium, et un peu de traitement d'image, nous pouvons reconstituer ce qu'ont vu les Rouennais ce soir là

1916

Bizarre spectacle, en effet. Nous, nous savons qu'il s'agit de Jupiter et Vénus, mais on comprend qu'un témoin non prévenu se laisse vite persuader qu'il s'agisse d'un zeppelin venant du Havre.
Nous pouvons même reconstituer ce qu'ont vu ceux qui avaient essayé d'observer ce mystérieux engin aux jumelles

jumelles

Effectivement! Pas moyen de distinguer la forme de ce fichu zeppelin!

Flammarion continue:

    Depuis le commencement de la guerre, il ne s'est guère passé de mois sans que notre Bulletin ait signalé des confusions analogues, et depuis quatre mois, notamment, des milliers d'observateurs ignorants ont pris Jupiter pour un avion. La position de cette double lumière au-dessus de l'horizon sud-ouest, l'heure de son apparition et de sa disparition, la marche apparente de ce navire aérien avec phare antérieur (Vénus) et feu arrière (Jupiter), tout concorde pour nous montrer une fois de plus que les habitants de notre planète vivent dans une igorance astronomique, complète, sans savoir où ils sont, et sans se douter des merveilles de l'uuivers.
     On a tenu à Rouen exactement le même propos qu'à Paris, place de l'Etoile, place de la Concorde, à Montmartre, et en d'autres villes de France, comme nous l'avons déjà fait remarquer.

Mais ce n'est pas tout! D'autres lecteurs de l'Astronomie en ont vu, ou lu de belles, eux aussi:

    Dimanche soir, 13 février, le temps superbe à Marseille avait mis dans les rues de la ville une foule nombreuse de promeneurs.
    L'attention était attirée par deux magnifiqnes étoiles qui brillaient vers le couchant, à côté l'une de l'autre, à une distance d'à peine un demi-degré. Des groupes se formaient dans les endroits découverts et admiraient ce beau spectacle astronomique. En écoutant les réflexions échangées, je constatais que tout le monde ignorait ce qu'étaient ces belles étoiles. L'étoile Polaire, l'étoile de la guerre, une étoile nouvelle, avaient leurs partisans; mais l'opinion qui prévalait, c'est qu'il s'agissait d'une ou deux comètes! Pour connaître la cause de cette apparition céleste, le rédacteur du plus important journal de la ville fut même obligé d'aller se renseigner auprès de M. Bourget, directeur de l'Observatoire.
    cette ignorance touchant ces planètes est d'autant plus étrange qu'elles brillaient dans le ciel depuis plusieurs semaines, et que, le dimauche précédent, le croissant de la Lune se trouvait placé entre Vénus et Jupiter, et avait formé au crépuscule, avec ces deux astres, un tableau charmant dans un ciel parfaitement limpide.
    Le lendemain, 14 février, les deux planètes s'étaient sensiblement éloignées. Avec un faible grossissement, j'ai pu les voir encore dans le même champ d'une lunette. La couleur de Jupiter était jaunâtre comparée à la blaucheur éclatante de Vénus.
HENRY REY,
Membre de la Société astronomique de France
et de la Société scientifique Flammarion de Marseille.

Jupiter fait des signaux!

La rédaction citent d'autres exemples:

    Ce n'est pas seulement en France que ces confusions se sont produites. D'Espagne, M. SALVADOR RAURICH écrit que, le 13 février, ses concitoyens de Barcelone, contemplant avec étonnement Vénus et Jupiter en conjonction vers l'horizon, ont cru deviner là les phares d'un navire aérien.
    D'autre part, la revue astronomique anglaise The Obseruatory signale le cas d'un officier qui, sur le front, opérant à l'aide d'une jumelle, repérait très laborieusement les positions des satellites de Jupiter, prenant la planète pour un zeppelin, et ses satellites pour des signaux !

Effectivement, d'un point de vue militaire, Venus et Jupiter, avaient ce 13 février 1916, une allure bien suspecte, si on les observaient à la lunette
lunette

Et toujours pas moyen d'apercevoir le fuselage de ce fichu zeppelin!

Des conjonctions ufogènes?

Ufogènes, c'est à dire génératrices d'observations d'objets volants, non ou mal identifiés. On pourrait penser qu'à partir d'une certaine proximité, Vénus et Jupiter sont systématiquement prises pour un engin mystérieux par des témoins non prévenus.
Or ce n'est pas du tout suffisant.
Une conjonction encore plus serrée, de Vénus et Jupiter, eut lieu le 6 février 1892. A 10H 15 TU, les deux astres étaient parfaitement confondus à l'oeil nu. Voici ce qu'on pouvait observer à Dunkerque à 18H TU:

1916

La rédaction du Bulletin de la Société Astronomique de France reçut divers compte-rendus d'observation, mais aucune mention de confusion avec un mystérieux engin. Personne n'a crié au zeppelin, et pour cause: ils n'existaient pas encore. Personne n'a crié à l'avion: ils n'existaient pas encore non plus. Pourtant, on aurait pu crier à l'aérostat fantome, muni d'un projecteur, comme cela arriva dès 1865, mais on n'en vit pas non plus. Pourquoi?
Parce qu'il manquait deux ingrédients essentiels: la référence et la psychose.
La référence, c'est à dire le phénomène connu (même s'il est imaginaire) par lequel on peut expliquer la vision: zeppelin, avion, ballon, voire soucoupes volante, pourvu qu'on s'en croit survolé.
La psychose, l'espionnite, l'inquiétude, qui amplifie la confusion, dissipe les doutes, valorise la divulgation, ce qui a pour effet de sensibiliser les futurs témoins, et de créer des "vagues".
Or, en France, la référence et la psychose existaient bien en 1916, avec les zeppelins et l'ambiance de guerre, mais pas en 1892. Donc pas de confusion en France, en 1892, malgré la grande proximité visuelle des deux astres. Par contre, en Pologne, où on s'inquiétait de l'Allemagne, on vit effectivement, en mars 1892, des ballons fantômes, ou plus exactement ce qu'on présumait être des ballons allemands, munis d'un projecteur.

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Dernière mise à jour: 07/04/2012