1981 Frédéric Dumerchat replace le contexte historique

Dumerchat
Frédéric Dumerchat

Frédéric Dumerchat, né en 1954 est docteur en histoire. Il s'est spécialisé dans l'étude du folklore, surtout poitevin, et poursuit des recherches sur le merveilleux et le légendaire, notamment contemporain, comme les récits d'auto-stoppeurs fantômes.
Il a collaboré à de nombreuses revues dont Ovni-Présence, Anomalies ou Le Picton, une revue d'érudition régionale.
Il s'est trouvé être un précurseur dans "l'affaire Agobard", en étant le premier - dans le petit monde ufologique - à la replacer dans son contexte historique.
C'est à l'occasion d'une publication sur les Phénomènes lumineux aériens dans l'oeuvre de Grégoire de Tours, qu'il explique que, pour analyser les phénomènes décrits par Grégoire de Tours, il est indispensable de tenir compte du contexte social de l'époque - ici religieux -, et en particulier de la culture de Grégoire de Tours lui même.
Il montre alors comment deux livres d'ufologie historique, ont cité les phénomènes décrits en les reprenant de l'astronomie polulaire d'Arago, qui disait les reprendre de la Chronique de St Denis, qui n'était pas de Grégoire de Tours.
Pour montrer le danger qu'il y a à utiliser des sources indirectes, il évoque le faux cas d'Alencon, puis passe à la fausse interprétation, à propos de "la célèbre affaire des vaisseaux de Magonia".


Dans La Chronique des OVNI, M. Bougard présente l'évêque de Lyon Agobard (citant comme sourcee les "Patrologiae" de Migne, saeculum IX, annus 840, p. 147) et écrit que l'on trouve cette affaire dans un traité intitulé "Liber contra insulam vulgi opinionem“, dans un chapitre intitulé "De grandine et tonitrua”. Les gens croient à l'époque que les calamités naturelles sont causées par les habitants de Magonia; trois hommes et une femme ont été lynchés par la foule qui les avait vu descendre d'un navire aérien. Pour M. Bougard, ces vaisseaux sont réels parce qu'Agobard emploie l'indicatif quand il écrit "... la contrée du ciel d'où viennent les vaisseaux que l'on voit dans Les nuées..."(47). Plus loin il parle, à propos de cette affaire, d'hommes "descendus de vaisseaux aériens (48).

Dans Les OVNI du Passé, C. Piens cite comme référence un chapitre intitulé "De grandine tonitrua" d'Agobard. Des vaisseaux aériens, venus de Magonia, provoquent la grêle et les orages. Les terriens vendent du blé à ces faiseurs de miracles. Elle suppose qu'à l'origine de cette histoire, il y a le fait qu'on a réellement vu des humanoides descendre de navires aériens (49).

En fait, Agobard (779 év. de Lyon en 816 v. 840) a écrit un traité intitulé "Contre l'opinion erronée du peuple sur la grêle et le tonnerre” ("Liber contra insulsam vulgi opinionem de grandine et tonitrua") (50). Il rapporte que la population de la région Lyonnaise, à tous les niveaux de la société, croit que les orages et le tonnerre sont provoqués, par magie, par des tempestaires. Les récoltes détruites par les orages seraient vendues à des hommes venus d'un pays nommé Magonia, dans des vaisseaux aériens.

Un jour il, a convaincu des gens qui s'apprêtaient à lyncher trois hommes et une femme soi-disant tombés de ces vaisseaux voguant sur les nuages", de les relâcher.

Il a écrit ce traité parce qu'il ne croit pas aux tempestaires, il n'y a de même absolument rien qui nous indique qu'il croit personnellement à ces vaisseaux venus de Magonia.
Note: C'est même pire puisqu'il écrit: Et nous en avons aussi vu et entendu beaucoup, enfoncés dans tant de folie, aliénés de tant de sottise, qu'ils croient et disent qu'il existe une certaine contrée, qui s'appelle la Magonie, d'où, à travers les nuages, viennent des navires.

Que pouvons-nous conclure de ce passage? D'une part, une attestation d'une croyance très répandue, la croyance aux tempestaires, personnes pouvant créer par magie des orages et des vents. D'autre part, la croyance en l'existence de vaisseaux aériens, mais ce thème de vaisseau aérien est loin d'être isolé dans le folklore ou l'histoire des religions.

Où sont les navires aériens provoquant des orages? De l'aveu de la foule, les trois hommes et la femme sont tombés d'un de ces navires, mais il est évident que l'on a à faire à une explosion de violence dirigée contre quatre victimes expiatoires, après une suite de mauvaises récoltes.
Note: Ce n'était même pas la foule mais quelques personnes seulement, qu'Agobard confondit.

En plus de ce problème de manque de rigueur dans le contrôle des sources, qui provoque des erreurs, il me parait aussi important de préciser que tous ces faits utilisés par les ufologues ne devraient pas être isolés du contexte culturel, social et événementiel de l'époque où ils sont relatés.

Car que découvre-t-on dans la littérature historico-ufologique? Sinon une longue suite de cas coupés de tout contexte, où l'on n'a essayé de découvrir, en général, qu'une chose: l‘objet technologique ou néo-technoloqique (l'hypothèse extra-terrestre s'étant de plus en plus compliquée), avatar de la transcendance divine. En parallèle à cette, attitude, rappelons que pour le christianisme, c'est dans l‘Histoire que se révèle le divin...

Rien ou presque rien sur les sociétés, les mentalités, les hommes qui ont rapporté ces apparitions, rien sur le contexte culturel et symbolique de civilisaitions passablement méprisées par beaucoup de ces ufologues (pensez donc, ils ne faisaient que mythifier des phénomènes extra-terrestres!).

A force de vraisemblable, de fausses évidences, de "ce qui va de soi", on ne finira par découvrir dans ces récits qu'un engin spatial et des extra-terrestres.

Il faut se rendre compte que ce type de démarche n'ajoute que du mythe contemporain à d'autres mythes, en niant de plus les autres interprétations, en dèshistorisant l'Histoire.

Je ne pense pas que ces apparitions aériennes puissent être d'abord comprises comme des phénomènes objectifs ou non, on ne peut les comprendre qu'en liaison avec une époque, une situation et des hommes précis. L'embarras de C. Piens quand elle traite d'un phénomène comme les armées fantômes est révélateur (51).
Note: Christiane Piens consacre environ sept pages à discuter des armées fantômes, sans en trouver d'explication convaincante. Ce en quoi, elle se révèle plus honnête que Jean Sider qui ne se gène pas pour écrire tout un livre sur le sujet.

47) op. cité, p. 51-2.
48) op. cité, p. 61.
49) op. cité, p. 43-44.
50) Cf. Migne, Patrologie Latine, t. 104, col. 167, et aussi P. Riché, La Vie Quotidienne Dans l'Empire Carolingien, op. cité, p. 217-8.
51) op. cité, p. 121...


SOURCE: A. Dumerchat, Phénomènes lumineux aériens dans l'oeuvre de Grégoire de Tours, Lumières dans la nuit, n° 203, mars 1981, p. 11-13

Remarques:

Frédéric (et non A.) Dumerchat est encore gentil de ne pas mentionner les erreurs des auteurs qu'il cite. On peut les trouver dans leurs dossiers respectifs, Piens et Bougard.

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