Camille Flammarion faussaire?
Non, c'est une légende savante!

Une gravure trop connue

la gravure
la mystérieuse gravure
Tout au long du XXème siècle, la gravure ci-contre apparut périodiquement dans des livres, ou des revues consacrés à l'astronomie, à l'histoire des sciences, voire à l'astrologie. Les légendes de cette gravure la présentaient, comme une représentation naïve, soit de la curiosité humaine, soit des conceptions astronomiques des anciens, ou des savants du moyen age, sans que personne ne sache en donner l'origine.

Au début de son apparition, un consensus se dégagait pour en faire une gravure médiévale, mais c'était manifestement une confusion entre la gravure elle même, et l'idée que l'image représentait. En effet, si la merveilleuse naïveté du système cosmologique représenté peut bien évoquer le moyen-age, le fait qu'il s'agisse manifestement d'une gravure sur bois imprimée implique qu'elle ne soit pas médiévale, puisque le moyen-age s'arréte par définition avec l'invention de l'imprimerie.

Le premier a avoir donné une datation vraisemblable serait l'astrologue Strauss en 1926 (1520-1530), suivi d'Heinrich Röttinger en 1931 (1530-1550)

Zinner
Ernst Zinner
Il fallut l'érudition et l'intérèt de l'astronome, et historien de l'astronomie, Ernst Zinner, pour faire une étude plus complète, parvenant à la même datation, mais avec cette remarque:
Es war also nicht möglich, den Ursprung des Bildes nachzuweisen, das seit seiner Veröffentlichung durch W.Foerster bekannt wurde, teils durch die Vergrößerung im Deutschen Museum in München, teils durch seine Wiedergabe in verschiedenern Büchern
Il ne fut pas possible de prouver l'origine de l'image qui devint connue depuis sa publication par W. Foerster, partie par l'agrandissement du Deutschen Museum de Munich, partie par sa reproduction dans différents livres.

Cette publication par W. Foerster, c'était au chapitre Cosmographie et astronomie, dans le volume III de L'Univers et l'humanité, sans date indiquée, mais publié vers 1903 pour l'édition allemande, et vers 1906 pour l'édition française (1)
Pourtant, sous la gravure était mentionné: "D'après l'« Astronomie » de Flammarion". L'astronomie? Sans doute fallait-il comprendre l'Astronomie populaire, ouvrage fort prisé, publié en 1880. Hélas, dans l'ouvrage cité, pas plus de gravure au pélerin que de beurre en broche
Zinner publia tout de même le résultat de ses recherches en mars 1957. (2)

On croit retrouver la source

la  gravure de Flammarion
la gravure de Flammarion
La piste fut cependant retrouvée dès l'année suivante par Arthur Beer, astrophysicien et historien des sciences à Cambridge.
Nous ne savons pas s'il avait du consulter tous les ouvrages de Flammarion (et ils sont nombreux!), mais c'était bien dans un de ses ouvrages que se trouvait la gravure.
Pas dans l'Astronomie populaire, mais dans L'atmosphère, météorologie populaire (3). On ne sait si c'est Foerster ou son documentaliste qui avait commis l'erreur, car dans la liste des illustrations de l'ouvrage de Foerster, il est simplement indiqué: "Représentation fantastique du système du monde au milieu du moyen age (Flammarion)".
Encore faut il remarquer que la gravure ne se trouve, ni dans la première édition de L'atmosphère de 1871, ni dans la seconde de 1872, mais bien dans la troisième édition de 1888, et que même avec le bon titre, Zinner aurait pu ne rien trouver

Cette fois, la gravure avait un cadre, évoquant l'art gothique, mais pouvant tout aussi bien évoquer le néogothique, en vogue à la fin du XIXème siècle, que le gothique flamboyant du XVème siècle

flammarion
Camille Flammarion
La légende de la gravure n'était pas moins fantastique: "Un missionnaire du moyen âge raconte qu'il avait trouvé le point où le ciel et la Terre se touchent..."

La même source fut retrouvée indépendamment par Friedrich Ludwig Boschke, en 1962, et par Aniela Jaffé, en 1967.
Quelques années plus tard, elle fut aussi retrouvée par Bruno Weber, conservateurs des livres rares à la bibliothèque de Zurich. Lui aussi constata que le style rappelait une gravure du XVIème siècle, mais avec des anachronismes, certains pointillés lui évoquant une technique au burin. Pour lui, la gravure était donc moderne. Supposant que son auteur était Camille Flammarion lui même, il rapprocha l'anecdote du missionnaire de l'histoire de St Macaire, rapportée par Camille Flammarion dans son ouvrage Les mondes imaginaires et les mondes réels, et publia ses conclusions en 1973: C'était un pastiche réalisé par Camille Flammarion (4)

Flammarion accusé

L'accusation de Weber va faire progressivement école. Dès 1975, dans Illusions au chapitre les « canards » célèbres, Edi Lanners écrit
...voici les mots qu'inscrivit sous son oeuvre le graveur sur bois inconnu qui est censé avoir exécuté cette planche vers 1530!:
« Percée de l'homme à travers la vôute céleste et reconnaissance des sphères »
La vérité est, en fait, que cette oeuvre fut réalisé sur une commande de l'astronome français Flammarion à la fin du siècle dernier, et employant la technique de la gravure sur bois.

Edi Lanners ne dit pas où il a trouvé ces mots inscrits sous la gravure, mais il n'y a quasiment rien de vrai dans cette "vérité" pour gogos prèts à croire qu'on utilisait encore la gravure sur bois pour imprimer des livres d'Astronomie en 1888

couverture
reliure de Kraemer
Gingerich
Owen Gingerich
Les recherches de Zinner, Boschke, Jaffé et Weber auraient néanmoins pu rester confinées dans le petit monde des érudits, sans un concours de circonstance. Dans le Scientific american d'aout 1976, J.J.Callahan publie un article, The Curvature of Space in a Finite Universe, illustré de la gravure publiée par Foerster. Prudemment, il explique:
The illustration is often said to be a 16th-century German woodcut; according to Owen Gingerich of Harvard University, it is more likely a piece of art nouveau that was apparently published for the first time in 1907 in Weltall und Menscheit, edited by Hans Kraemer.
On dit souvent que l'illustration est une gravure sur bois allemande du 16ème siècle; selon Owen Gingerich de l'université d'Harvard, c'est plus vraisemblablement une oeuvre d'art nouveau publié pour la première fois en 1907 dans Weltall und Menscheit édité par Hans Kraemer.
A cette époque, Owen Gingerich ne connaissait encore que les conclusions d'Ernst Zinner, et la reliure de Weltall und Menscheit est effectivement de style "art nouveau" (ou "modern style" ou populairement "style nouille")

L'article du Scientific american tomba sous les yeux d'Arthur Beer, qui informa Owen Gingerich de l'antériorité de Flammarion. Découvrant également l'article de Bruno Weber, Owen Gingerich le porta à la connaissance de John Ashbrook, rédacteur de la rubrique Astronomical scrapbook dans la revue Sky and Telescope.

couverture
C'est ainsi que John Ashbrook rédigea pour le numéro de mai 1977, un article, About an astronomical woodcut, qui lança la rumeur dans le monde de l'astronomie
Ashbrook ne fit que présenter un état de la question, mais qui faisait la partie belle au travail de Bruno Weber, qui paraissait sérieux par son abondante documentation. Il explique:
The first step in clearing up the problem was the realization that the woodcut was not nearly as old as the 16th century.
...
If, then, the picture dates from the 19th century, the artist was probably Camille Flammarion himself.

La première étape dans la résolution du problème était de réaliser que la gravure n'était pas tout à fait aussi vieille que le 16e siècle.
...
Dans ce cas, l'image date du 19ème siècle, l'artiste était probablement Camille Flammarion lui même.


La réputation de sérieux de Sky and Telescope n'étant plus à faire, la nouvelle fit le tour du petit monde astronomique, comme une trainée de poudre: C'était Camille Flammarion qui avait dessiné la gravure. Une hypothèse (que nous allons prouver fausse), devenait une probabilité, avant de devenir une certitude!

Confus de s'être fait avoir pendant si longtemps, divers vulgarisateurs se dépéchèrent de publier une mise au point. Par exemple, la revue Sciences et avenir de septembre 1977, titre son article: Une gravure médiévale... du XIXe sièxle, (ce qui est peut être vrai), et conclut:
Il paraît donc difficile d'échapper à la conclusiuon que Flammarion est l'auteur de la gravure au pélerin
Avec ce commentaire de leur informateur:
« Son but n'éait sûrement pas d'exécuter un faux, mais le canular a très bien réussi »

De même, la revue La Recherche, confirme cette interprétation en mars 1978:
La conclusion de Beer et de Weber paraît inévitable: Flammarion est très probablement l'auteur de la gravure, qui ne doit pas être considérée comme un faux mais plutôt comme un pastiche, produit inattendu de son talent et de son imagination fertile
Avec des références aussi sérieuses, la cause paraissait entendue. La gravure n'était pas plus médiévale que la Tour Eiffel, et Camille Flammarion en était l'auteur. La Science l'avait dit.

La rumeur (savante, mais rumeur tout de même) va alors se propager dans les livres et bientöt sur le web.
En 1987, dans Le ciel, Ordre et désordre, Jean-Pierre Verdet écrit:
Considérée à tort comme une gravure populaire du XV ième siècle, cette image est,en réalité,un montage de Flammarion pour son ouvrage, l' Astronomie populaire, édité en 1880.
Notons au passage une erreur sur le siècle supposé, et une sur le titre de l'ouvrage, et donc la date. Mais tout va empirer:
Avec le développement du web dans les années 1990, et la naissance des encyclopédies en ligne, la rumeur va exploser sur internet. Heureusement Wikipédia s'en tient aux données exposées dans l'article de Sky and Telescope, avec les mises au point ultérieures

Le réquisitoire de Bruno Weber

réquisitoire
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L'article de Bruno Weber, 28 pages, 74 notes, 75 sources, mais seulement 5 illustrations, sert de caution depuis 1973, à la légende savante d'un Flammarion faussaire. L'ennuyeux, c'est que la plupart des gens qui le citent ne l'ont pas lu. Il faut dire aussi qu'il est rédigé dans un allemand assez complexe, avec de longues phrases pleines de mots composés, où même le Sachs-Villate ne s'y retrouve plus.
A la lecture, on voit que l'érudition de bibliothécaire de Bruno Weber lui a bien servi pour collecter tout ce qui a pu se dire sur cette gravure, tant sur son origine que sur sa signification et sur l'identité du personnage
Malheureusement la démonstration qui suit est consternante. L'auteur est parti d'entrée sur l'hypothèse du faux réalisé par Camille Flammarion, guidé par le fil conducteur du système de la Terre plate "où le ciel et la Terre se touchent". Cela le conduit à n'utiliser que les arguments qui vont dans ce sens, et qui, de fait, sont non conclusifs ou faux, voire absurdes.
On peut donc considérer les conclusions de son "réquisitoire" comme nulles et non avenues.

Analyse de la gravure

Analyse
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Cette gravure, si belle que tout le monde est en train de se l'approprier, mérite qu'on l'analyse en détail. Nous allons donc examiner chaque détail et le comparer avec les mêmes détails de gravures connues et datées.
Nous pourront voir que les détails se retrouvent effectivement dans dans des gravures du XVIème siècle, surtout de la période 1530-1550, ce qui corrobore les datations de Röttinger et d'Ernst Zinner. Mais cette datation ne concerne que le style. Faute d'en avoir un exemplaire d'époque, nous ne pouvons pas savoir si c'est une authentique gravure du XVIème ou une bonne imitation du XIXème
En sens inverse, il est abusif de parler de faux, parce que tous les éléments de la gravure sont similaires a ceux qu'on trouve dans des gravures connues. Une vraie gravure d'époque souffrirait du même défaut. Ce qui serait un argument probant serait de retrouver au XVIème siècle, un élément exactement identique, dont celui de la gravure ne serait qu'un simple décalque

Flammarion innocenté

La plupart des "démystificateurs" qui ont glosé sur cette affaire se sont comportés comme de vulgaires colporteurs de rumeurs: Ils ont voulu jouer à "celui qui sait", et qui fait confiance à une source "digne de foi", bien qu'il ne l'ait pas lu. Cette source, c'était l'article de Weber, qui prouvait simplement qu'une telle gravure pouvait parfaitement avoir été réalisée au XIXème siècle, par un artiste bien documenté sur les gravures du XVIème. Pour avoir fait de la lithographie pendant 10 ans, nous savons parfaitement que la lithographie à l'encre peut imiter à la perfection la gravure sur bois. De même, qui peut le plus pouvant le moins, la gravure sur zinc l'imiterait tout aussi bien

juvisy
Mais avant d'accuser Camille Flammarion, il eut été prudent de se renseigner sur lui après de la Société Astronomique de France à Juvisy, qui gére ( avec beaucoup de difficultés ) la bibliothèque de Camille Flammarion.
A Juvisy, on ne possède pas le manuscrit de L'atmosphère, et , ce n'est pas faute d'avoir cherché, mais la gravure n'a été retrouvée dans aucun des ouvrages consultés.
Cependant, on fait valoir que Camille Flammarion n'avait ni le temps, ni le talent pour faire une telle oeuvre. Et d'ailleurs, aucune des oeuvres artistiques qui parsèment ses ouvrages n'est de lui. Il faut aussi se rappeler que Flammarion venait de fonder ( en 1887 ) la Société astronomique de France, et que, devant mener de front la rédaction de deux revues L'Astronomie et le Bulletin de la S.A.F, sans compter les livres, l'almanach, et les articles pour les grands journaux, Flammarion était, à ce moment là, un homme débordé qui n'aurait jamais trouvé le temps nécessaire à la réalisation de cette gravure.
D'autre part, la nécessité de cette gravure pour L'atmosphère, n'est absolument pas évidente. Sa place était bien plus dans Histoire du ciel, où Flammarion décrit les croyances des anciens. Ainsi, croire que Flammarion eut dépensé un temps précieux, pour une oeuvre peu utile, qu'il ne réutilisa jamais, est absurde

Donc, même si cette gravure est du XIXème, il est certain qu'elle n'est pas de Flammarion, qui n'a fait que la récupérer ailleurs. On ignore d'ailleurs si le cadre de la gravure, avec salamandres et colonnettes, que son modeste talent de graveur lui aurait permis de réaliser, est de son initiative, ou pas.
Mais, outre le fait que la gravure est manifestement recadrée, il existe une preuve de l'innocence de Flammarion: c'est la trace d'une gravure antérieure. Et cette trace est apparue dès 1952, sans que Zinner, Beer, Weber, et ceux qui leur firent confiance, s'en aperçoivent. Comme elle est parue dans une revue de vulgarisation pour le grand public, plusieurs d'entre eux ont pu l'avoir sous les yeux en n'y voyant que du feu. Le premier, à notre connaissance, à découvrir le pot aux roses fut Mr Michel Favereau, libraire bouquiniste à Lille, en comparant des photocopies de la fameuse gravure: l'une montrait un paysage qui descendait plus bas que dans l'autre. Malheureusement les photocopies n'étaient pas annotées de leur sources, et l'affaire en resta là.
Quelques années plus tard, nous retrouvames la mystérieuse source: c'était tout simplement un numéro hors série de la revue Science et Vie
Le fait qu'une autre gravure, même postérieure, en montre plus que celle de Flammarion, montre qu'il s'agit de deux recadrages différents à partir d'une même gravure initiale, antérieure à celle de Flammarion. On n'est même pas sûr que c'est bien Flammarion qui a recadré l'image, ce n'est qu'une probabilité, donc il n'est, avec certitude, coupable que de ne pas avoir indiqué sa source, le reste est hypothétique.

Les avatars de la gravure

Organigramme
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Après la réutilisation de la gravure, dite de Flammarion ( qui n'en est pas l'auteur ), par Foerster, ou son documentaliste, les réutilisations seront de plus en plus nombreuses, et ce d'autant plus que la gravure sera plus connue, ce qui conduit à un processus en progression exponentielle.
Il y aura d'abord des réutilisations dans des livres d'astronomie, puis d'astrologie, puis des réutilisations dans des revues, puis sur des couvertures de livres. Et finalement, recadrée, modifiée, inversée, colorisée (de toutes les façons possibles), redessinée, le gravure est devenue un poncif qu'on retrouve aussi bien sur des tasses à café que sur des T-shirts. Et bien sûr, le thème du voyageur qui découvre un autre monde, a permis bien des récupérations
L'organigramme que nous avons tracé montre les principales étapes de ce processus, dont la plus importante ( mais totalement ignorée des commentateurs ) est l'apparition d'une gravure cadrée différemment et qui prouve qu'il existait une gravure antérieure à la gravure publiée par Flammarion.

Conclusion

Aujourd'hui, nous sommes sûrs:

- Que Camille Flammarion n'est pas l'auteur de la gravure
- Qu'il l'a probablement recadré par opportunisme
- Que les arguments qui l'accusaient sont faux
- Que ceux qui les ont repris sans les vérifier, se sont pris pour des démystificateurs, alors qu'ils n'étaient que des colporteurs de rumeur

Et c'est là qu'il convient de réfléchir: la vulgarisation, sans science, n'est au fond que de la rumeur. Une rumeur souvent corrélée à la réalité, mais parfois une véritable "légende savante", comme c'était le cas ici. Les grands vulgarisateurs comme Arago, Figuier ou Feynman, étaient aussi des scientifiques.
Nous serions enclins à penser que la vulgarisation est une chose trop sérieuse pour être laissée à des journalistes...


1) Wilhem Julius Foerster, Die Erforschung des Weltalls, in: Hans Kraemer, Weltall und Menschheit, vol.III, Berlin, vers 1903
    traduction française: Cosmographie et astronomie, in: L'univers et l'humanité, Bong, PAris, vers 1906
2) Ernst Zinner, Ein merkwürdiger altdeutscher Holzschnitt, Börsenblatt für den deutschen buchhandel, Frankfurt, 18 Mars 1957
3) Camille Flammarion, L'atmosphère, météorologie populaire, 3ème éd. 1888, p 163
4) Bruno Weber: Ubi caelum terrae se coniungit. Ein altertümlicher Aufriß des Weltgebäudes, In: Gutenberg-Jahrbuch 1973, S. 381–408.

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Dernière mise à jour: 22/03/2017